Lors d’une conférence fin janvier organisée par le réseau genevois de l’économie sociale et solidaire, Après-GE, appuyée par le Swiss Donut Economics Network, notre co-fondatrice Karin Mader a pu s’entretenir avec l’intervenante Nathalie Le Meur, responsable d’un des projets donut phare – celui de la Ville de Grenoble.
Nathalie Le Meur, responsable de projet donut, Ville de Grenoble
Après des études en école de commerce et plusieurs années engagée dans une association de sensibilisation à l’environnement, Nathalie a choisi de se réorienter pour mettre ses compétences au service d’une cause qui l’anime tout particulièrement : la transition écologique et sociale.
En lisant une revue engagée, elle est tombée sur la théorie du Donut. Curieuse, elle a étudié le livre de Kate Raworth et découvert des territoires pionniers qui expérimentent localement des applications de Doughnut Economics. Ainsi inspirée, elle a monté un projet d’accompagnement de collectivités territoriales françaises autour du Donut. À Grenoble, elle peut remplir cette vocation en tant que responsable de projet.
Félicitations, Nathalie ! Du coup, pourquoi la Ville de Grenoble a-t-elle choisi d’utiliser la théorie du donut ?
En 2022, Grenoble était nommée Capitale Verte Européenne pour ses réalisations autour des transitions. Cette récompense a poussé l’équipe municipale à aller encore plus loin en lançant la démarche politique « Grenoble 2040 ». L’ambition de cette initiative est d’offrir aux enfants nés en 2022 la possibilité de fêter leur majorité en 2040 dans une ville et un monde justes et sûrs.
Cette démarche a vocation à lier davantage enjeux environnementaux et sociaux, et à s’appuyer aussi bien sur une base scientifique solide qu’à valoriser le sensible, les imaginaires et les émotions. En même temps, elle permet de considérer les aspirations de développement local tout en ayant conscience de notre responsabilité à une échelle plus globale.
Les élu.e.s ont donc choisi de s’appuyer pour cela sur la théorie du Donut qui répond à ces différentes aspirations et propose une nouvelle vision de la société, distributive et régénérative, en adéquation avec le projet politique de territoire.
Peux-tu nous raconter un peu les étapes du projet ? Qu’est-ce que vous avez fait d’abord ? et par la suite ?
Au lancement du projet, en septembre 2022, la commande politique était de publier un diagnostic territorial sous forme de « Portrait Donut de Grenoble » pour visualiser là où se situe la ville sur les enjeux environnementaux et sociaux considérés, par rapport aux objectifs cibles politiques.
Ce premier constat devait nous permettre de mesurer les trajectoires à suivre pour « entrer » dans le Donut.
Une fois le diagnostic territorial posé, il nous a semblé pertinent de questionner les politiques publiques en place afin de s’assurer que sur son périmètre de compétences, la collectivité adressait bien l’ensemble des enjeux. Ce travail d’analyse et de cartographie des plans et stratégies politiques a permis au fur et à mesure d’adopter une « vision » Donut dès la conception des documents stratégiques.
Pour piloter l’action municipale et éclairer les arbitrages politiques et budgétaires au regard de ces enjeux transversaux, nous avons ensuite développé une grille d’analyse environnementale et sociale. Cet outil d’aide à la décision, construit selon le principe de double matérialité, permet d’analyser de manière simple et très opérationnelle les impacts générés par un projet sur le territoire et sa population, mais également sur le patrimoine de la collectivité (ressources et moyens humains, matériels, etc). Son cadre très transversal et adaptable offre de larges possibilités d’utilisation aussi bien en termes de périmètre (projets d’investissement et de fonctionnement de toute taille) que de temporalité (ex ante, in itinere, ex post). L’outil, adossé sur des critères d’impact renvoyant à des enjeux territoriaux « classiques », est facilement transposable et reproductible à d’autres territoires. Enfin, la prise en main rapide de cette grille d’analyse favorise l’autonomisation des agent.e.s et la montée en compétences pour une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux et sociaux dans les projets.
Dans une logique d’amélioration continue, nous mettons ponctuellement à jour le Portrait Donut de Grenoble, nous poursuivons l’intégration du Donut dans les stratégies politiques, et nous déployons plus largement la grille d’analyse tout en la perfectionnant pour répondre au mieux aux enjeux territoriaux.
Depuis le lancement du projet en 2022, nous intervenons également régulièrement auprès de la population et des habitant.e.s pour informer, sensibiliser, partager, échanger et faire connaître la théorie du Donut à travers différentes approches (infographies, ateliers immersifs, stands, interventions grand public, événementiel, etc).
Quels sont les résultats concrets à ce jour ? Un portrait donut est-il indispensable au début pour les étapes suivantes ?
Ayant à cœur de partager au plus grand nombre et d’inspirer d’autres territoires, nous publions régulièrement l’ensemble des travaux réalisés (Portraits Donut de Grenoble, rapport sur deux ans d’expérimentation Donut à Grenoble, présentation vidéo de la grille d’analyse environnementale et sociale, infographies autour des dimensions du Donut, poster Donut de la Montagne, etc.).
La Ville de Grenoble a effectivement commencé son aventure avec le Donut autour d’un Portrait territorial pour descendre ensuite à l’échelle stratégique des politiques publiques, puis celle des projets municipaux avec une analyse opérationnelle des impacts générés.
Le Portrait est certes une manière intéressante de se familiariser avec les enjeux territoriaux dans une « perspective Donut », mais cela n’est pas obligatoire. Les étapes suivies par Grenoble ne sont pas nécessairement chronologiques, les approches méthodologiques liées à ces outils étant différentes ! D’autres territoires ont par exemple commencé par mettre en place un outil d’analyse d’impacts de projets (Valence Romans Agglomération, France) ou par mobiliser des habitant.e.s afin de définir collectivement un plancher social local juste et inclusif.
Quel est l’avenir du donut à Grenoble ? Quelles sont les prochaines étapes ?
L’avenir du Donut à Grenoble dépendra en partie des élections municipales qui ont lieu fin mars 2026 en France, et notamment du projet politique de territoire des nouveaux-nouvelles élu.e.s.
Si la situation est toujours favorable pour le Donut, différents scénarios sont envisageables : d’un côté poursuivre l’ensemble des chantiers entamés il y a un peu plus de trois ans en améliorant toujours les outils développés et en les déployant plus largement pour systématiser leur usage et consolider leurs résultats dans le temps. Et de l’autre côté, lancer de nouveaux projets (coconstruction d’un Portrait Donut citoyen, coopération avec d’autres parties prenantes du territoire, meilleure intégration du Donut dans le calendrier budgétaire, redirection écologique de certains projets, etc.).
Si le donut à Grenoble était à refaire, qu’est-ce que tu ferais autrement sur la base de tout ce que vous avez appris ?
Si j’avais eu davantage de temps pour travailler sur le premier Portrait Donut de Grenoble, j’aurais aimé coconstruire le plancher social de manière démocratique, c’est-à-dire mobiliser les habitant.e.s qui vivent le territoire au quotidien pour définir collectivement les minimaux sociaux auxquels tou.t.es devraient avoir accès localement.
J’aurais également voulu approfondir la « lunette sociale globale » du Donut, soit les impacts générés par nos modes de vie locaux à une échelle plus globale (consommations et empreinte matérielle, chaînes d’approvisionnement, flux, scope 3 de nos activités, etc.) ainsi que les liens que nous entretenons avec le reste du monde (connexions culturelles, relations diplomatiques, diasporas, soft power, etc.).
Quelles sont pour toi les conditions les plus importantes afin que le donut puisse réussir au niveau territorial ?
J’ai eu la chance à Grenoble de bénéficier d’un portage politique et administratif fort qui a largement favorisé et soutenu les différentes expérimentations locales autour du Donut.
Le cheminement logique que nous avons suivi (diagnostic de territoire, cartographies stratégiques, outil d’analyse et de pilotage, information et sensibilisation) a également facilité le déploiement et l’adoption progressive du Donut à l’échelle locale.
Je conseillerais aux territoires qui souhaiteraient se lancer dans cette aventure de commencer là où il y a un terrain fertile et opportun pour tester et expérimenter, de ne pas avoir peur de se tromper ou de faire demi-tour, et d’oser voir grand en présentant le Donut comme boussole pour guider l’action publique en phase avec les réalités environnementales et sociales actuelles.
Que signifie le donut pour toi et ton avenir personnel ?
Dans un monde de plus en plus déstabilisé au niveau environnemental, social, économique et géopolitique, nous avons plus que jamais besoin de boussoles positives pour nous projeter dans l’avenir et imaginer un futur désirable, viable et soutenable.
La théorie du Donut propose un modèle de société inclusif, régénératif et distributif pour toutes et tous, qui peut être décliné à toutes les échelles et offre un panel d’actions immense. Depuis que j’ai découvert ce concept, je trouve du sens dans ce que je fais au quotidien et je sais pourquoi je me lève le matin : contribuer à mon humble échelle à rapprocher nos sociétés de l’espace juste et sûr du Donut !
Merci beaucoup, Nathalie, pour cet entretien passionné et inspirant !
Entretien et Photos :
Karin Mader, Swiss Donut Economics Network
Ressources :
La Théorie du Donut – Une nouvelle boussole pour penser l’avenir à
Grenoble ? Novembre 2024
Rapport en anglais