« Pour un Agenda 2030 version 2.0 le Donut pourrait être un modèle inspirant »

12 août 2026 par
« Pour un Agenda 2030 version 2.0 le Donut pourrait être un modèle inspirant »
Swiss Donut Economics Network, Karin Mader

« On dit souvent que le développement durable repose sur trois piliers : l’environnement, la société et l’économie, et les Objectifs de Développement Durable de l’Agenda 2030 s’en inspirent largement. À mon avis, l’approche du Donut fait reposer le développement durable sur deux piliers : les besoins humains fondamentaux et les limites planétaires et redéfinit ainsi le rôle de l’économie. Dans ce modèle, la croissance économique - et du PIB - n’est plus une fin en soi, mais l’économie devient un outil de gestion et de redistribution des ressources. En cela, l’approche du Donut pourrait être un modèle inspirant pour un Agenda 2030 2.0. » 

Entretien avec Rianne Roshier, directrice de la Plateforme Agenda 2030

Rianne Roshier, directrice de la Plateforme Agenda 2030

Après avoir travaillé pendant des années dans la création d’offres touristiques durables pour les parcs suisses, Rianne Roshier aborde aujourd’hui les questions de « politique de durabilité » au niveau national et international en coordonnant, dans son rôle de directrice de la Plateforme Agenda 2030, un réseau d’environ 50 ONG suisses qui s’engagent pour la mise en œuvre des 17 Objectifs de Développement Durable (ODD ou SDGs – Sustainable Development Goals en anglais).

Rianne, d’où te vient ton engagement en faveur des ODD ?

Il est certain que mes parents m’ont transmis leurs valeurs de justice sociale et de respect de la nature. Au cours de mes études et ensuite lors de mon engagement dans la grève féministe de 2019, j’ai réalisé à quel point les deux sont liés : il faut une planète en bonne santé pour répondre aux besoins humains et le respect des droits humains passe par le fait de prendre soin de notre planète. Les besoins et le respect des droits humains sont intimement liés à notre terre, d’où la nécessité d’en prendre soin.

La Suisse est signataire de l’Agenda 2030 et vient de présenter son dernier Rapport national sur la mise en œuvre des ODD aux Nations Unies. Comment la Plateforme 2030 évalue-t-elle ce rapport ?

L’analyse présentée est très claire : bien qu’il y ait quelques progrès dans les domaines des énergies renouvelables, de l’économie circulaire et de l’égalité des genres, cela ne suffira pas pour atteindre les objectifs fixés. D’autres domaines centraux restent à la traîne : la lutte contre la pauvreté et le réchauffement climatique, la préservation de la biodiversité, les cas de discriminations et de violence et la consommation durable en sont des exemples.

Ce qui pour nous est encore plus alarmant, c’est l’attitude du Conseil fédéral : plutôt que de prendre des mesures fortes pour accélérer la mise en œuvre des ODD, il se contente de constater que nous n’atteindrons pas les objectifs. Alors que l’Agenda 2030 devrait être un fil rouge pour toutes les politiques, le Conseil fédéral le relègue à un « nice to have » et cela n’est pas acceptable !

Quels besoins et quelles revendications découlent de cette évaluation du point de vue de la Plateforme ?

En ratifiant l’Agenda 2030, la Suisse s’est engagée à mettre en œuvre les 17 ODD et ces derniers devraient donc guider toute l’action publique. Nous avons besoin d’un Conseil fédéral qui a le courage de respecter ses engagements. Plutôt que de couper dans les domaines sociaux et environnementaux, la nécessité de mettre en place des mesures fortes et impactantes, tant en Suisse qu’à l’étranger devient vitale. D’ailleurs, la Suisse pourrait s’engager beaucoup plus sur le plan international pour défendre l’Agenda 2030.

Est-ce que tu peux nous dire ce que la Plateforme fait, concrètement, pour demander plus de courage au Conseil fédéral ?

La Plateforme s’engage de manière constructive pour représenter la société civile auprès de l’État. En tant que co-présidente du groupe d'accompagnement (qui réunit des représentant∙e∙s de la société civile, de la science, de l’économie et des marchés financiers), nous avons ainsi pu obtenir une page dédiée à la société civile dans le Rapport national, ce qui est un très bon signe. 

Nous agissons aussi en parallèle : nous avons publié un papier d'impulsion avec toute une série de mesures à prendre pour accélérer la mise en œuvre des ODD, nous avons livré un commentaire sur le Rapport national au High-Level Political Forum à New York et avons lancé une pétition qui a récolté plus de 13'000 signatures en 3 semaines, preuve que la population aussi souhaite plus de courage de la part du Conseil fédéral.

Finalement, nous avons lancé un cycle de workshops sur le conflit d’objectif entre croissance économique et les ODD sociaux et environnementaux : en partant du constat que ce conflit d’objectif bloque – ou en tout cas ralentit fortement – la mise en œuvre des ODD, nous voulons trouver des solutions pour surmonter ce conflit.

Le Swiss Donut Economics Network a eu le plaisir d’assister à ce cycle d’ateliers. Quelle relation est-ce que tu vois entre l’Agenda 2030 et la théorie du Donut ?

Pour surmonter le conflit d’objectif entre croissance économique et les ODD sociaux et environnementaux, l’approche du Donut nous donne certainement une très bonne piste. Elle peut être utile pour créer un modèle qui recentre le développement durable sur les aspects sociaux et environnementaux et remet l’économie à sa place d’outil plutôt que de définir la croissance du PIB comme objectif en soi.

On entend souvent que le développement durable repose sur trois piliers : l’environnement, la société et l’économie, et les ODD s’en inspirent largement. À mon avis, l’approche du Donut fait reposer le développement durable sur deux piliers : les besoins humains fondamentaux et les limites planétaires et redéfinit ainsi le rôle de l’économie. Dans ce modèle, la croissance économique (ou la croissance du PIB) n’est plus une fin en soi, mais l’économie devient un outil de gestion et de redistribution des ressources. En cela, l’approche du Donut pourrait être un modèle inspirant pour un Agenda 2030 2.0.

Les discussions sur le « Beyond 2030 » (ce qui suivra après l’Agenda 2030) débuteront officiellement lors du SDG Summit en septembre 2027, mais autant les États que la société civile y réfléchissent déjà et l’approche du Donut joue certainement un rôle dans ces réflexions, offrant une alternative intéressante.

Comment est-ce que tu envisages le futur ? Qu’est-ce qui te donne de l’espoir ?

Je place beaucoup d’espoir dans la société civile et sa force mobilisatrice et je pense qu’avec l’été caniculaire que nous avons eu, cela peut réveiller les consciences. Lors de nos workshops, j’ai pu constater à quel point des personnes – même travaillant dans différents domaines (pour des villes et cantons, pour des associations économiques, etc.) – avaient envie de voir un véritable changement de société.  
De nouvelles grèves du climat sont prévues pour cet automne et une grande grève féministe centrée autour du Care aura lieu le 14 juin 2027. J’espère que cela mobilisera la population pour les élections nationales : à mon avis, c’est là où nous pouvons avoir le plus grand impact !

Ma vision pour une Suisse qui prendra au sérieux les demandes de la Plateforme Agenda 2030 ? Je m’imagine un monde beaucoup plus équitable, plus inclusif, plus écologique. Les gens travailleraient moins, mais tous leurs besoins de base seraient garantis et iels pourraient ainsi s’engager dans des projets et des activités communautaires, politiques et/ou en lien avec la nature. Ça semble utopique pour le moment, mais c’est aussi pour cela que je m’engage : pour une société du bien-être.

Merci beaucoup, Rianne, pour cet entretien passionné et inspirant !

Photos: Raffael Thielmann und Martin Bichsel