Ensemble avec des collègues de la Doughnut Coalition Hamburg, j’ai eu le plaisir de coorganiser un webinaire consacré à la définition d’indicateurs pertinents pour élaborer des portraits de données pour des villes et des communes. Le sujet est complexe et plutôt théorique. Mais le bénéfice le plus important se situe peut-être au-delà de données précises, mesurables et comparables.
Cet article revient sur le webinaire et propose le lien vers son enregistrement. Mes réflexions et les enseignements que j’en tire personnellement figurent à la fin.
Comment, grâce à des indicateurs appropriés, faire le lien — lors de l’élaboration de portraits de données du Donut — entre ce qui paraît politiquement « faisable » et « réaliste », et ce qui est souhaitable et nécessaire pour faire entrer notre ville dans l’espace juste et sûr du Donut ?
Telle était la question centrale du webinaire organisé et animé conjointement par la Doughnut Coalition Hamburg et le Swiss Donut Economics Network, dans le cadre des « Global Doughnut Days » 2026. Plus de 120 personnes, issues de plus de 20 pays, s’y étaient inscrites.
Pourquoi un webinaire sur les indicateurs du Donut ?
« What gets measured, gets managed » (« Ce qui se mesure se gère »), entend-on souvent. Dans les milieux politiques et administratifs aussi, le besoin de données et de mesures claires est important : elles permettent de fixer des objectifs, d’évaluer les progrès — ou les lacunes — et de les expliquer. Pour l’administration, il s’agit notamment de garantir et de rendre compte de l’utilisation responsable de l’argent des contribuables. Pour les responsables politiques, il est aussi question de leur bilan personnel ou de celui de leur parti, parfois dans la perspective d’une (ré-)élection. Les intérêts politiques influencent donc les objectifs, les mesures et les priorités retenus.
Le guide « Doughnut for Cities & Regions »-Guide du DEAL s’appuie sur la vision scientifique proposée par la théorie du Donut. Il offre aux responsables politiques et administratifs une méthode éprouvée ainsi que des outils gratuits et des exemples pratiques librement accessibles pour faire évoluer leur territoire vers l’« espace juste et sûr » du Donut, y compris au-delà de la législature en cours. La définition de dimensions et d’indicateurs sociaux et écologiques pertinents en constitue un élément central.
À ce jour, plus de 50 villes et communes ont produit un Donut de données de leur territoire à l’aide de ces outils. La Indicator Library, publiée récemment par DEAL, est particulièrement utile à ce but.
Trois expert·es, trois approches différentes
Lors du webinaire, trois expert·es reconnu·es ont présenté leur approche respective et partagé leur expérience.
Oliver Peters a présenté le portrait de données de Rhein-Kreis-Neuss dont il a contribué à développer le système d’indicateurs, axé spécifiquement sur les données quantitatives. Il a souligné qu’il est beaucoup plus difficile de définir des indicateurs au niveau des résultats (outcomes) et des impacts que des indicateurs en amont, portant sur les moyens mobilisés (inputs) et les réalisations immédiates (outputs). À cela s’ajoutent la disponibilité souvent insuffisante de données locales et le manque de fiabilité des données de substitution (« proxy data »), par exemple lorsqu’elles sont déduites de données provenant de villes comparables ou du niveau national. Compte tenu notamment des limites des données disponibles, Oliver plaide pour des compromis dans la définition des dimensions et des indicateurs. Ceux-ci doivent également être compréhensibles et pertinents pour les différents publics cibles. Le portrait de Rhein-Kreis Neuss a donc été adapté par rapport au Donut original : « Climate Adaptation » a notamment été ajouté au cercle extérieur des limites planétaires, tandis que « Sustainable Administration » et « Global Responsibility & One World » ont été intégrés au cercle intérieur des besoins sociaux fondamentaux..
Camille Gilloots a participé à l'élaboration du portrait de données de la région genevoise. Elle conseille et accompagne plusieurs villes et communes de Suisse romande dans la création de portraits du Donut. Le « triangle des indicateurs », qu’elle a développé avec ses collègues de recherche, a été repris dans la «Indicator Library» de DEAL pour classer les indicateurs. Trois catégories sont distinguées. Premièrement, les indicateurs de « statut » (« Status »), situés à un niveau très élevé, qui contribuent à définir l’état à atteindre selon le Donut. Deuxièmement, les indicateurs de « réponse » (« Response »), utilisés par les autorités politiques et administratives au niveau des politiques publiques (« Policy »). Troisièmement, les indicateurs d’« activités » (« Activities »), qui décrivent les comportements, la production et la consommation. Ces trois catégories s’influencent mutuellement.
Selon Camille, seule une approche ambitieuse permet d’engager une transformation profonde dans l’esprit du Donut. Elle recommande donc d’orienter le portrait de données vers le niveau le plus élevé compatible avec le Donut, c’est-à-dire sans modifier les dimensions et les indicateurs définis dans le Donut original. Si les données correspondantes ne sont pas immédiatement disponibles, les valeurs pourront être ajoutées ultérieurement.
Les indicateurs relevant des niveaux « Policy » et « Activity » sont eux aussi importants à ses yeux, mais ils devraient être utilisés séparément, dans des outils complémentaires, plutôt que dans le portrait de données du Donut.
Maté Fischer a participé à l'élaboration du Budapest Degrowth
Doughnut. Son approche vise elle aussi une transformation aussi profonde que possible. Selon les expert.e.s du Donut de Budapest, celle-ci ne peut toutefois être atteinte qu’en adoptant explicitement une orientation vers la décroissance (« degrowth »). Le portrait de données de Budapest met donc l’accent sur la décroissance. Le Donut original a été adapté en conséquence, certaines dimensions et certains indicateurs ayant été remplacés. Des indicateurs que Camille situe aux niveaux « Policy » et « Activity » font également partie du Budapest Degrowth Donut. L’ajout le plus visible est un troisième segment — aux côtés des limites planétaires et des besoins sociaux fondamentaux — intitulé « Culturel ». Il comprend des dimensions ou indicateurs tels que « Voluntary Work », « Petition Signers » ou « Climate Change Ignorance », qui concernent les façons de penser et les attitudes (« mindset ») de la population.
Des pistes de réflexion à approfondir
Les présentations ont fait ressortir plusieurs points, soulignés par plusieurs intervenant·es en même temps. Parmi eux :
-
la disponibilité limitée de données pertinentes à l’échelle locale ;
- la participation insuffisante de la société civile à la définition de ses besoins fondamentaux ;
- la pertinence de la suffisance et la manière de la prendre en compte dans le portrait de données.
Ces défis pourraient être approfondis lors de prochains événements, on l’espère.
Le principal bénéfice des portraits de données ?
Le thème des indicateurs me paraît complexe. Grâce aux contributions précieuses des trois expert·es, je comprends et situe mieux les bases théoriques. Pourtant, une intuition — renforcée par certaines remarques des intervenant·es — persiste : le principal bénéfice des portraits de données ne réside peut-être pas tant dans la définition d’indicateurs et de données aussi précis, mesurables ou comparables que possible. Leur impact le plus important pourrait plutôt venir du processus lui-même et de la réflexion autour des questions fondamentales qui le sous-tendent :
-
Quels sont les besoins fondamentaux — et les besoins nécessaires à l’épanouissement — de la population locale ?
-
Comment les prendre en compte et les calculer au regard des limites planétaires ? Dans ma commune, par exemple, faut-il considérer que 40 ou 80 m² de surface habitable par personne sont nécessaires ?
-
Qui définit ces valeurs ?
- Quelles seraient les conséquences de ces différentes valeurs de référence et valeurs cibles sur d’autres indicateurs sociaux, comme la cohésion sociale, et sur l’empreinte écologique — par exemple en raison des matériaux de construction nécessaires et des besoins en chauffage ?
Le principal apport de l’élaboration d’un portrait de données du Donut serait donc de sensibiliser aux liens entre les différents enjeux et de débattre des priorités à fixer dans l’esprit du Donut. Les échanges permettent de faire émerger de nouvelles idées et de porter un regard différent sur les enjeux. Ils peuvent ainsi contribuer à faire avancer la transformation profonde qui s’impose.
Lors du webinaire, les intervenant·es ont confirmé avoir fait précisément ce constat en accompagnant des responsables politiques et des administrations municipales dans l’élaboration de portraits de données du Donut. Un constat encourageant !
-> Lien vers l'enregistrement (1h30, en anglais et en allemand)
Photos: Screenshots du webinaire et mises à disposition